Positionnement

De quoi il s’agit : le problème auquel répond Frappuccino, la manière dont il y répond, et sa place parmi les outils existants. Le registre est celui de tout le projet : la transparence sur ce que l’outil fait, ce qu’il ne fait pas, et ce que les autres réussissent mieux. Là où cette page et le code divergent, le code fait foi.

En une phrase

Frappuccino transforme un téléphone Android en émetteur de témoignages vidéo chiffrés : la vidéo part pendant le tournage, vers un relais qui ne peut pas la lire, et la seule clé tient en douze mots écrits sur papier. Saisir le téléphone, avant, pendant ou après l’enregistrement, ne donne plus rien à lire.

1. Le problème

Un militant filme une violence. Une journaliste documente un site bouclé. Un avocat enregistre une arrestation. Trois choses peuvent leur arriver, souvent dans cet ordre : le téléphone est saisi (point de contrôle, frontière, garde à vue, ou arraché en pleine capture) ; le code PIN est extorqué ; puis le matériel part en extraction forensique (Cellebrite, GrayKey : stockage cloné, coffres locaux cassés hors ligne par force brute). À l’autre bout de la chaîne, le serveur qui reçoit les images est lui-même une cible : saisie légale, intrusion, opérateur déloyal. Et entre les deux, le réseau peut être intercepté.

Pour qu’un témoignage survive à ce scénario, trois exigences doivent tenir en même temps :

La réponse habituelle, chiffrer les fichiers sur l’appareil, convient mal : un coffre, cela s’ouvre. En cassant le code par force brute, en contraignant son détenteur, en exploitant le système. Tant que les données et la clé de lecture résident sur le téléphone, celui-ci reste le point unique de défaillance, et c’est précisément ce que l’adversaire tient. Il ne s’agit pas de mieux verrouiller le coffre. Il s’agit de cesser d’être un coffre.

2. Notre réponse

« Le téléphone est un émetteur. Pas un coffre-fort. »

Frappuccino est un fork de Tella FOSS (Horizontal.org) : la base de documentation Android pour militants est conservée ; le cœur (cryptographie, capture, transport, modèle de confiance) est remplacé. Cinq choix structurent la réponse.

3. À côté des autres outils

Aucun des outils ci-dessous n’est un adversaire : plusieurs sont complémentaires, et chacun fait mieux que Frappuccino sur son propre terrain. Le tableau situe la combinaison ; les notes apportent la nuance.

CapacitéFrappuccinoTellaSignalProofModeeyeWitness
Conçu pour le témoignage vidéo de terrainOuiOuiNon (messagerie)Oui (photo/vidéo)Oui
Le contenu quitte l’appareil pendant la capture, chiffréOuiNon (envoyé après)NonNonNon (envoyé après capture)
Serveur structurellement incapable de lire (relais aveugle)OuiNon¹S.O.²S.O.Non (l’institution lit, c’est sa fonction)
Appareil saisi : rien de lisible localementOuiPartiel (coffre local = cible)PartielNonPartiel (après envoi)
Appareil compromis : le passé reste illisible (sécurité prospective)Oui, prouvé formellementNonOui (messages)S.O.Non documenté³
Récupération souveraine sans tiers (phrase de 12 mots)OuiNonNonNonNon (via l’institution)
Authenticité et chaîne de possession pour un tribunalNon (hors objectif)Partiel (métadonnées)NonOuiOui
Maturité, communauté, audits externesPas encoreOuiOuiOuiOui

¹ Le serveur de destination (Tella Web, Uwazi) reçoit et lit les rapports, par conception ; il est opéré par l’organisation du militant. ² Signal ne stocke pas le contenu côté serveur ; il n’offre tout simplement pas de fonction d’archivage. ³ À notre connaissance ; modèle de confiance institutionnel, code non public.

Tella : l’amont, et ce que nous lui devons. Une application de documentation éprouvée sur le terrain, signée Horizontal, traduite en 17 langues, sur Android, iOS et F-Droid : coffre chiffré local, camouflage de l’application, collecte structurée (formulaires ODK) vers les serveurs d’une organisation. Pour une ONG qui coordonne une collecte avec son propre serveur, Tella reste le bon outil, et son périmètre (iOS, formulaires, multilingue) dépasse le nôtre. Frappuccino inverse le modèle : diffusion chiffrée en temps réel vers un relais aveugle, rien de lisible laissé sur l’appareil, récupération par les douze mots. Le camouflage en calculatrice et les formulaires ODK ont d’ailleurs été retirés à dessein : le pari est différent. Plutôt que de cacher l’application, en proposer une qui, trouvée, ouverte et déverrouillée, n’a rien à montrer.

Signal : la coordination, pas l’archivage. Une messagerie chiffrée remarquable : pour communiquer, c’est l’outil. Mais la vidéo n’en sort pas chiffrée pendant la capture, l’historique vit sur l’appareil, et récupérer le contenu d’un téléphone détruit ou confisqué n’est pas son objet. Signal protège la conversation ; Frappuccino protège la capture et l’archive. Sur le terrain, les deux sont généralement nécessaires.

ProofMode : l’authenticité, notre complément naturel. ProofMode (Guardian Project / WITNESS) répond à la question symétrique : non pas « comment mettre un témoignage hors d’atteinte », mais « comment prouver qu’il est authentique » : signatures cryptographiques, métadonnées de capture, vérifiabilité. C’est précisément ce que Frappuccino ne fait pas aujourd’hui. Les deux approches sont complémentaires ; une intégration de provenance est un horizon envisageable, pas une promesse.

eyeWitness to Atrocities : la voie institutionnelle. eyeWitness (International Bar Association) capture avec des métadonnées vérifiées et transmet à une institution qui conserve, certifie et peut attester de l’intégrité devant un tribunal. Pour bâtir un dossier judiciaire avec un tiers de confiance, ce modèle est solide, plus solide que le nôtre. Son revers est structurel : le serveur n’est pas aveugle (il doit lire pour certifier), et la confiance repose sur l’institution. Frappuccino fait le choix inverse : personne d’autre que le témoin ne peut lire, et il n’y a personne à qui faire confiance.

4. Ce que Frappuccino ne prétend pas

La crédibilité d’un outil destiné à des personnes exposées se joue dans cette liste (détail dans le document d’architecture, sections 2 et 10) :

5. Statut et trajectoire

Prêt pour le test de terrain, prêt pour l’audit, pas prêt pour la production. Validé en conditions réelles sur plusieurs jours, sur plusieurs appareils, avec un relais de test opérationnel et un dossier d’assurance (preuves formelles, lanceurs reproductibles, guide pour auditeur) inhabituel pour un projet de cette taille. Mais pour le modèle de menace visé (saisie, Cellebrite, contrainte), un déploiement à haut risque attend encore l’audit cryptographique externe, l’élargissement du parc d’appareils testés et une infrastructure de production.

Le positionnement lui-même tient en trois lignes :

Non pas « mieux que tout », mais une combinaison que rien d’autre n’offre, à notre connaissance : un témoignage vidéo qui quitte l’appareil pendant la capture, chiffré vers un relais incapable de le lire, dont le passé est hors d’atteinte de l’appareil lui-même, preuve formelle à l’appui, et dont la seule clé tient en douze mots sur un bout de papier, dans la poche du témoin.